42. L'homme sur la lune
Malgré son titre ronflant, la charge de Jamie n'était pas bien lourde. Une fois qu'il avait vérifié que la cargaison était solidement attachée dans la cale pour ne pas verser en cas de roulis, qu'elle contenait bien le nombre adéquat de peaux, de barils et de caisses de cuivre et de soufre, le subrécargue n'avait plus grand-chose à faire. Pour lui, le vrai travail commencerait à l'arrivée, quand il lui faudrait superviser le déchargement, l'inventaire et la vente de la marchandise, ensuite payer les taxes et les commissions d'usage et enfin remplir la paperasse.
Pour ma part, j'avais été surprise de constater que les marins m'avaient acceptée comme médecin sans rechigner. Fergus m'expliqua que, sur les petits navires marchands, c'était généralement la femme du canonnier, quand il en avait une, qui se chargeait de traiter les menues blessures et les petits maux de l'équipage. Hormis soigner quelques doigts écrasés, des brûlures aux mains, des infections cutanées, des abcès aux dents et des troubles digestifs divers, je n'avais pas beaucoup de responsabilités.
Par conséquent, Jamie et moi passions beaucoup de temps ensemble. Pour la première fois depuis mon retour à Édimbourg, nous avions enfin tout loisir de discuter et de réapprendre à nous connaître. Nous pouvions découvrir de nouvelles facettes de notre personnalité que l'expérience avait polies, ou simplement apprécier notre compagnie mutuelle, loin du danger et des vicissitudes de la vie quotidienne.
Nous nous promenions constamment sur le pont, comptant les miles en discutant de tout et de rien, admirant la mer et ses merveilles : les couchers et levers de soleil spectaculaires ; des bancs d'étranges poissons vert et argent; d'énormes îles d'algues flottantes qui abritaient des milliers de crabes et de méduses ; les dauphins qui nous accompagnaient parfois plusieurs jours de suite, nageant parallèlement au navire, bondissant hors de l'eau comme s'ils cherchaient à voir de plus près les étranges créatures qui flottaient à l'air libre.
La lune émergea de l'océan tel un phénix, énorme, translucide et dorée. La mer était noire et les dauphins invisibles. Pourtant, je sentais qu'ils étaient toujours là, escortant l’Artémis dans sa fuite nocturne.
La scène était si belle que même les marins, qui en avaient pourtant vu d'autres, s'arrêtaient pour la contempler en poussant un soupir de contentement.
Jamie et moi étions accoudés au bastingage, admirant le disque géant qui semblait suspendu juste au-dessus de l'eau. Il semblait si proche qu'on pouvait distinguer les taches sombres et les ombres sur sa surface.
— On pourrait presque la toucher et réveiller l'homme sur la lune, murmura Jamie.
— Les Pléiades versent leurs larmes sur la lune engloutie, citai-je. Regarde, ici aussi il y a une deuxième lune sous la mer.
Je pointai le doigt vers son reflet qui dansait au gré des vagues.
— Quand je suis partie, repris-je, des hommes s'apprêtaient à aller la visiter. Je me demande s'ils sont parvenus à se poser dessus.
— Elles volent si haut, vos... machines ? s'étonna Jamie. Je sais qu'elle est loin, mais elle semble si proche ce soir ! J'ai lu un livre d'astronomie, un jour. Il disait qu'il y avait environ trois cents lieues entre la terre et la lune. Comment tu as appelé ces appareils… des avions ?
— À vrai dire, elle est beaucoup plus loin que ça, et on n'y va pas en avion mais dans un autre engin appelé «fusée». Là-haut, il n'y a plus d'air et il faut emmener son air avec soi, comme l'eau et la nourriture.
— Vraiment ? dit-il avec émerveillement. Je me demande à quoi elle peut ressembler, vue de près...
— J'ai vu des photos un jour. Elle est rocheuse et désertique. Il n'y a pas de traces de vie, mais c'est très beau, avec des falaises, des montagnes et des cratères... les cratères sont ces taches sombres qu'on voit là-bas. À vrai dire, ça ressemble un peu à l'Écosse, sauf que ce n'est pas vert.
Le mot « photo » lui rappela quelque chose et il glissa la main dans la poche de sa veste pour en extirper le petit paquet que je lui avais apporté.
La lune éclaira le visage de Brianna. Je remarquai que les bords des clichés étaient écornés. Il devait les regarder souvent.
— Tu crois qu'elle marchera un jour sur la lune ? demanda-t-il.
C'était celle où Brianna regardait par la fenêtre, l'air rêveuse, ne sachant pas que je la photographiais. Je levai les yeux vers l'astre brillant et me rendis soudain compte que, pour lui, se rendre sur la lune n'était guère plus difficile ou inimaginable que le voyage que nous étions en train d'entreprendre. Ce n'était qu'une autre destination étrange et inconnue.
— Je n'en sais rien, répondis-je doucement.
— Elle est belle, murmura-t-il comme chaque fois qu'il regardait les photos. Et intelligente aussi, non ?
— Comme son père.
Je l'entendis pouffer de rire. Puis il passa à la photo suivante et il se raidit légèrement. Je tournai la tête pour savoir laquelle il regardait. C'était celle de Brianna sur la plage, à l'âge de seize ans. Elle jouait dans les vagues, de l'eau jusqu'aux chevilles, éclaboussant son ami Rodney qui tentait de se protéger en riant aux éclats.
Jamie fronça les sourcils. Je savais que ce cliché le mettait mal à l'aise, mais il ne m'en avait encore rien dit.
— Je... euh... hésita-t-il. Je ne voudrais pas avoir l'air de critiquer, Sassenach. Mais tu... ne crois pas que c'est un peu... indécent ?
Je me retins de rire.
— Pas du tout, dis-je nonchalamment. En vérité, c'est un maillot de bain plutôt pudique pour l'époque.
Le maillot en question était un bikini mais qui remontait presque jusqu'au nombril.
— J'ai choisi cette photo pour que tu puisses la voir... le mieux possible.
Il eut l'air légèrement scandalisé par cette idée, mais ses yeux revinrent vers l'image, irrésistiblement attirés.
— Bah... fit-il. Elle est vraiment très belle et je suis content de l'avoir vue ainsi.
Il tint la photo à la lumière, l'étudiant attentivement.
— Ce n'est pas sa tenue qui me gêne. La plupart des femmes se baignent nues dans les lochs et il n'y a pas à avoir honte de son corps. Mais c'est... le garçon. Elle ne devrait pas se montrer comme ça devant un homme.
Je regardai le pauvre Rodney, un jeune garçon maigrelet que j'avais vu grandir, essayant de l'imaginer comme une menace pour la pureté virginale de ma fille. Je cherchai soigneusement mes mots. Nous avancions là sur un terrain délicat.
— C'est que... à mon époque, les garçons et les filles jouent librement ensemble, expliquai-je. Les gens s'habillent différemment. Ils sont vêtus très légèrement. D'ailleurs, ils ne portent pas grand-chose, sauf quand il fait froid.
— Mmphm... oui, je sais, tu me l'as déjà raconté.
À son ton, je devinai qu'il n'était guère impressionné par la moralité des contemporains de sa fille.
Il regarda à nouveau la photo en grimaçant et je fus soulagée que ni Rodney ni Brianna ne soient présents. Jusque-là, j'avais connu Jamie en tant qu'amant, mari, frère, oncle, laird et soldat, mais jamais sous les traits d'un féroce père écossais. Il faisait peur à voir. Pour la première fois, je songeai qu'il était peut-être aussi bien qu'il n'ait pas veillé personnellement à l'éducation de Brianna. Il aurait terrorisé les garçons qui auraient eu l'audace de courtiser sa fille.
— Tu crois que... elle est encore vierge ? demanda-t-il soudain.
— Bien sûr ! m'écriai-je d'un ton indigné.
À dire vrai, j'en étais presque sûre, mais ce n'était pas le moment de laisser planer le moindre doute. S'il y avait beaucoup de choses que Jamie était capable de comprendre sur mon époque, la libération sexuelle des années soixante n'en faisait pas partie.
— Ah ! fit-il, incapable de masquer son soulagement.
— Brianna est une fille très bien. Frank et moi ne nous entendions pas toujours à merveille, mais nous étions tous les deux de bons parents, je peux te l'assurer.
— Oui, je sais, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. C'est juste que... elle n'a pas un mari pour la protéger, ni personne pour veiller sur elle en attendant qu'elle en trouve un... Tu penses qu'elle va s'en sortir, maintenant qu'elle est toute seule ?
— Je l'espère. Tu sais, les choses ont bien changé. Elle est adulte, elle se mariera quand elle le voudra et si elle le veut. À vrai dire, se marier n'est pas une nécessité. Elle a fait des études, elle peut gagner sa vie. Les femmes sont comme ça, maintenant, enfin, à l'époque où vit Brianna. Elles n'ont plus besoin d'un homme pour les protéger.
— Mmphm... tu parles d'un progrès ! Si les femmes n'ont plus besoin des hommes !
Je pris une profonde inspiration, essayant de rester calme.
— Je n'ai pas dit que Brianna n'avait pas besoin d'un homme, mais simplement qu'elle avait le choix. Elle n'est pas obligée de se jeter au cou du premier venu pour subvenir à ses besoins. Elle se mariera par amour.
Ses traits se détendirent légèrement.
— Tu m'as bien choisi par nécessité, toi.
— Et je suis revenue par amour. J'étais parfaitement capable de me protéger et de gagner ma vie toute seule, là-bas. Ce n'est pas pour autant que j'avais moins besoin de toi.
— Non. C'est vrai.
Glissant un bras autour de ma taille, il me serra contre lui.
— Je suis sûr qu'elle s'en sortira très bien, murmura-t-il, car, même si son père n'est qu'une pauvre cloche, elle a eu la meilleure des mères. Embrasse-moi, Sassenach. Tu peux me croire, je ne t'échangerais pas contre tout l'or du monde.